Le magazine Marianne affirme que le ministère français des Affaires étrangères a délibérément entravé une enquête judiciaire sur les massacres ayant suivi la réélection frauduleuse d’Ali Bongo en 2016. Des Français, dont des anciens militaires, seraient directement impliqués dans la répression.
Les faits remontent à fin août 2016, lorsque Ali Bongo est réélu dans des conditions contestées par des observateurs internationaux. La Mission d’observation électorale de l’Union européenne, mise sur écoute par le clan Bongo, signale des anomalies susceptibles de mettre en question l’intégrité du scrutin, notamment dans le fief provincial des Bongo où la participation tourne autour de 99,93 %. Face à la contestation populaire, le régime répond par les armes. Dans la nuit du 31 août au 1er septembre, le quartier général de campagne de l’opposant Jean Ping est mitraillé depuis un hélicoptère, des hommes cagoulés pénétrant dans le bâtiment; la Garde républicaine demeure à l’extérieur, « en appui ». Le témoignage d’un témoin oculaire évoque un carnage, avec des corps sur le carrelage et des violences sexuelles avant les exécutions par balles.
Paris trie, Paris cache. L’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité (OCLCH) ouvre une enquête et réclame, dès juillet 2020, les documents diplomatiques afférents. Marianne révèle que sur 315 documents identifiés par le Quai d’Orsay comme pertinents – aucun ne serait classifié secret-défense – seuls 35 ont été transmis à la gendarmerie. Les autres documents sont triés, colorés en rouge ou en vert selon leur sensibilité, puis retenus. Depuis le départ, le directeur de cabinet du ministre Jean-Yves Le Drian, Nicolas Roche, temporise, estimant nécessaire d’abord obtenir une analyse juridique des obligations et de mesurer jusqu’où l’on peut ne pas coopérer. Parmi les pièces escamotées figurent un dossier de 26 pages documentant les fraudes électorales, un récit établi par un témoin dans le bureau de la consul, et trois photographies d’une violence insoutenable.
Ce qui donne à ce dossier une dimension particulièrement lourde, ce sont les mises en cause de ressortissants français dans la répression elle-même. Un ancien officier de l’armée de terre, actif en 2016 comme conseiller militaire du président gabonais sous le pseudonyme « 02 », serait numéro deux du renseignement. Deux anciens légionnaires assureraient la sécurité personnelle de Bongo, et l’un d’eux aurait été aperçu au QG de Ping avant l’assaut. Enfin, un frère du président, directeur général du renseignement gabonais et détenteur d’une double nationalité franco-gabonaise, serait visé. Ces noms, selon Marianne, auraient pu être formellement identifiés si tous les documents avaient été transmis.
En interne, la lucidité n’a pas manqué. Un directeur adjoint du Quai écrit noir sur blanc qu’« on donne l’impression de vouloir couvrir les violences post-électorales de 2016 ». Le service juridique avertit qu’un refus d’achever la transmission expose le Quai à une perquisition. En dépit de ces signaux, les pièces manquantes n’ont, à la veille de la présidentielle gabonaise de 2023, toujours pas été envoyées.
Un agent du Quai a finalement saisi la procureure de la République en décembre 2024, invoquant l’article 40 du Code de procédure pénale; il a été mis au placard depuis. Christophe Bigot, ancien directeur Afrique et figure clé du dossier au sein de l’administration française, a lui aussi été « abruptement débarqué » en décembre 2023 sans explication officielle. Ali Bongo a été renversé par un coup d’État en août 2023, et la justice française poursuit son instruction. La vérité, selon Marianne, avance lentement mais inexorablement.




